Le royaume secret des Mycètes.

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À l’abri des regards, il existe un royaume qui interagit avec toutes les formes de vie sur Terre. Ils atterrissent sur nous, se répandent tout autour de nous: sur notre nourriture, dans nos poumons. Ils sont sur chaque chose que l’on touche et partout ou l’on va. Ils sont aussi un réseau interconnecté unique. On pourrait les décrire comme une troisième forme de vie. C’est un monde inconnu d’anciennes et puissantes formes de vie. Cette forme de vie, ce sont les mycètes que l’on nomme communément les champignons. Certains peuvent nous sauver, d’autres nous sont mortels. On commence seulement à comprendre qui est quoi. Ils ont façonné notre monde et détiennent sans doutes les clefs de notre avenir. Les mycètes ne sont ni des plantes, ni des animaux: ils sont un règne à part entière. On pourrait penser que les mycètes se rapprochent plus des plantes, en fait ils sont plus proches des animaux car eux aussi doivent consommer d’autres organismes. Les champignons ne sont en fait que le fruit des mycètes, et ce n’est que la partie émergée de l’iceberg. Le mycélium est le corps du mycète, il se propage dans la terre et dévore tout sur son passage, il pénètre même du bois massif grâce à ses enzymes. On connaît bien les organismes unicellulaires et pluricellulaires, mais les champignons sont différents car ils possèdent des réseaux interconnectés. Le corps du mycète change en permanence de forme en fonction de son environnement. Au cours d’environ un milliard d’années d’évolution, les mycètes sont devenus maitres dans l’art de la survie. Il nous reste beaucoup à découvrir car nous connaissons à peine 1% des espèces de mycètes. Certains possèdent des propriétés médicinales uniques.

Il y a un milliard d’années la planète à commencé à être colonisé par des bactéries et des mycètes. Les premiers mycètes terrestres survivaient en extrayant les minéraux de la roche. Lorsque vous regardez un paysage volcanique, vous n’imaginez pas que les mycètes sont capables de décomposer la roche en terre. Ce sont les spores qui libèrent de l’acide qui décompose la surface. Les filaments à croissance rapide, appelé hyphe, creusent la roche avec une pression cent fois plus grande que celle d’un pneu de voiture. En somme, les mycètes préparent le terrain pour l’arrivée des plantes. Il y a 500 millions d’années environ, un groupe d’algues a commencé à se déplacer des bords de l’océan vers les étangs d’eau douce. Mais pour s’ancrer dans le sol, les algues ont dû conclure une entente avec les mycètes. Dans l’eau les organismes baignent dans une solution d’éléments nutritifs. Une fois sur terre il leur est très difficile de se procurer de l’eau et les nutriments essentiels pour se développer. Très tôt, il leur aurait été avantageux d’établir un lien avec les mycètes présents sur la terre ferme. À cette époque, les mycètes se nourrissent principalement de bactéries et d’algues échouées en décomposition sur les côtes. L’apparition des plantes terrestres permettra un accès aux nutriments plus faciles. Ils utilisent un autre organisme vivant pour subvenir à leurs besoins en sucres plutôt que de le produire eux-mêmes. Lorsque les algues émergent des lacs, elles sont déjà prêtes à conclure un marché: une forme de symbiose où les mycètes reçoivent des sucres en échange de minéraux. Cela viendra l’un des plus grands moteurs de l’évolution. Des microbiologistes ont tenté de recréer l’expérience en laboratoire: 500 millions d’années plus tard, les mycètes et les algues sont toujours capables d’entrer rapidement en symbiose. En seulement 7 jours. Ce mariage unique ouvrira la voie de l’évolution de millions de plantes terrestres, un big bang biologique. Il y a 450 millions d’années, la vie grouillait déjà dans les profondeurs des mers et des océans. Mais la terre ferme est dépourvue de plantes et d’animaux. Seules les mousses recouvrent les champs de lave et quelques plantes s’accrochent au bord des ruisseaux, sans feuilles ni racines. Les mycètes se seraient mis en contact avec ces plantes (les hépatiques), c’est alors qu’ils auraient mis au point leurs systèmes de mycorhize arbusculaire. Les hépatiques (Hepaticophyta ou Hepatophyta ou Hepaticae) ou marchantiophytes (Marchantiophyta), forment le taxon des plantes embryophytes terrestres qui ont conservé le plus de caractères « ancestraux ». Les hépatiques sont généralement de petite taille et peu spectaculaire. Elles colonisent des milieux humides et ombragés comme les troncs ou les branches des arbres, milieux pierreux ou sols proches de sources, cours d’eau, mares… Elles sont parfois subaquatiques. Une grande partie des hépatiques sont mycorhizées par des champignons (Glomerales), ce qui permet aussi probablement à certaines d’entre elles de mieux survivre dans les écosystèmes froids (toundra, taïga et localement en Antarctique).

La grande majorité des espèces de plantes forment une association symbiotique entre leurs racines et une diversité d’espèces de champignons, en formant ce qu’on appelle des mycorhizes. Presque toutes les cultures agricoles sont capables de ce type d’association, à part les plantes de la famille des Brassicacées (choux, colza, moutarde…). Il existe différents types de mycorhizes, dont les deux plus importants sont les ecto-mycorhizes (associations entre des arbres et des champignons Basidiomycètes) et les endo-mycorhizes vésiculaires à arbuscules, présents chez à peu près 70% des espèces de plantes, dont la plupart des cultures. Dans ces associations, les filaments mycéliens du champignon infectent la racine et sont en contact étroit avec elle, permettant des échanges directs d’eau et de nutriments entre les deux partenaires. Le mycélium, très fin, explore par ailleurs un très grand volume de sol, en développant une surface d’échange bien plus importante et en pénétrant dans des pores bien plus petits que ce que pourraient faire les racines et même les poils absorbants, plus épais. Le champignon émet également dans le sol des molécules variées : enzymes, acides organiques, glycoprotéines… qui augmentent la disponibilité de nutriments et contribuent à structurer le sol. Il utilise comme source d’énergie les substrats carbonés apportés par la sève de la plante, qui peuvent représenter une part importante du carbone fixé par photosynthèse.

La photosynthèse permettra au cours des millions d’années de libérer de grandes quantités d’oxygène dans l’atmosphère. Grâce à cette collaboration-là Terre recevra une grande bouffée d’oxygène. Depuis cette époque, des plantes complexes sont apparues. Mais la symbiose existe toujours. Bien avant l’apparition des premières forêts, les champignons dominaient le sol terrestre. Pendant 50 millions d’années, de gigantesques organismes, appelés Prototaxites, s’élevaient jusqu’à huit mètres au-dessus du paysage. Des organismes si étranges et inexplicables que les scientifiques en débattent depuis plus d’un siècle. Les fossiles de Prototaxites ressemblent grossièrement à des morceaux de bois pétrifiés et ils peuvent présenter des cercles concentriques qui rappellent des cernes de croissance. Ceci explique que Prototaxites ait d’abord été interprété comme le bois d’un conifère en partie décomposé par des champignons par John William Dawson, un scientifique canadien qui fit les premières découvertes en 1859. En 2010, une nouvelle explication est proposée par Linda Graham de la Botanical Society of America et son équipe : il ne s’agirait pas d’un champignon géant, ni d’une algue géante mais plutôt d’un matelas de biofilm constitué d’un mélange de tissus différents (d’une bryophyte de la famille des marchantiales, de champignons et cyanobactéries, mal décomposés et vivant peut-être en une sorte de symbiose), probablement enroulé sur lui-même par le vent ou l’eau. Avec l’apparition des arbres de nouvelles espèces de mycètes voient le jour, ainsi que de nouvelles symbioses comme le wood wide web. Le wood wide web est le nom donné au réseau souterrain qui s’étend et établit des liens entre les déchets qui deviennent des nutriments et les racines des arbres.

Une planète riche et dynamique émerge alors, mais qui coure le risque d’être balayé par la chute d’un astéroïde. C’est sans doute ce qui a éliminera 70% de toutes les espèces. La catastrophe laissera beaucoup de matières mortes et des conditions météorologiques propices en héritage aux mycètes. Une théorie laisse penser que les mammifères auraient survécu grâce à un avantage par rapport aux reptiles: leur température corporelle de 37°C serait une réponse au danger que représentent les champignons. Il y a 10 millions d’années le climat est devenu chaud et sec, et la destinée de nos ancêtres sera influencée par le plus simple des mycètes: la levure. Lorsque des fruits sont mûrs et tombent au sol, les levures entrent en guerre contre les bactéries en produisant de l’éthanol. Ce sont des fruits fermentés. Cela est dangereux pour les mammifères qui, s’ils n’étaient pas capables de métaboliser l’éthanol, seraient à la merci des prédateurs. Mais cela est aussi une chance lorsque la nourriture vient à manquer et peut leur donner une chance de survivre. Notre capacité à métaboliser l’alcool est un héritage de nos ancêtres. Notre histoire serait aussi liée à la levure. Les céréales auraient été sélectionnées par nos ancêtres pour faire de la bière plus que pour faire du pain en raison des avantages de la fermentation alcoolique, qui stérilise la boisson d’une certaine manière. Étonnamment pendant 10 000 ans la bière et le pain ont été confectionné avec les mêmes levures. Pourtant les levures sont partout et potentiellement utilisables, comme celles que l’on retrouve dans les colonies d’insectes.

Nos ancêtres connaissaient la valeur de ces organismes. Levures ou champignons, tout moyen était bon et utile pour se soigner ou protéger sa santé. Si l’on prend le cas d’Otzi, c’est le premier cas documenté d’utilisation probablement médicinal de champignons. Des polypores ont été retrouvé dans ses effets personnels. Plus récemment, c’est un accident qui a permis à Alexandre Flemming de découvrir dans son laboratoire le pouvoir miraculeux de la pénicilline. À la base, la pénicilline est une toxine synthétisée par certaines espèces de moisissures du genre Penicillium et qui est inoffensive pour l’humain. Cette découverte sera le début de l’ère des antibiotiques. Depuis, la chute de mortalité bactérienne nous a permis de coloniser la surface de la planète. Les mycètes resteront peut-être nos alliés contre nos ennemis communs que sont les bactéries. Les laboratoires sont toujours à l’affut de nouveaux composés issus des champignons, car ce sont les meilleures usines chimiques connues. L’humanité s’appuie déjà sur eux pour de nombreux médicaments très utiles comme les immunosuppresseurs et les statines. Les scientifiques étudient maintenant leurs propriétés anti-inflammatoires, anticancéreuses, antioxydantes et immunostimulantes. Il y a pour cela des millions de candidats potentiels qui offrent un grand réservoir de possibilités, bonnes ou mauvaises.

Une épidémie au Canada a stupéfait la population: des chiens, des chats et des humains furent frappés par d’étranges symptômes et d’une mortalité anormale: la cryptococcose est une maladie opportuniste et cosmopolite due à une levure, le cryptococcus qui tua alors une personne sur dix. Sa contamination se fait essentiellement par voie respiratoire. Mais c’est habituellement dans les milieux tropicaux qu’elle apparaît. L’infection fongique est souvent mortelle lorsqu’elle passe des poumons au cerveau. Il semblerait que le réchauffement climatique soit à l’origine de l’expansion de la cryptococcose. La dangerosité des champignons peut être comprise facilement: une pneumonie bactérienne peut être traitée en deux semaines, une maladie fongique nécessite souvent un traitement de plusieurs mois. Et les champignons risquent bien de passer d’une relation pacifique, à une relation agressive. Avec le pouvoir de nous exterminer…

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